«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs, et par le désir de changer.»
Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.
D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique était en proie.
Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pensée.
Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur, qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant; M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprême… Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.
En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité. Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité, menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.
Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.
Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme…
Une maîtresse adorée l'abandonne…
La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!