— Si vous saviez combien je suis malheureux!… si vous saviez tous les coups qui m'ont frappé!…
— Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique sont déplorables…
— Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!… Mon courage ne faillirait pas en présence d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des pertes que rien ne répare… il est des ruines dans le coeur que rien ne relève… Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé, ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en ce monde…
— Eh bien, mon frère!
— Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir… quand je songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant souffert…
— Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un intérêt croissant.
— Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur deux êtres… sur un ami que je croyais sincère, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce… la femme… après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour jamais la France… Hélas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma faiblesse… elle est grande… et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce devoir, mon frère… seulement toute ma crainte, malgré ma bonne résolution… est, je vous le répète, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout jamais, pour moi froid et désert.
— Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?
— Oui… mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois… à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie… elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la religion… pour le remplir; mais hélas!… pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme désolée que mon seul désespoir… en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures… plus je serais méritant aux yeux du Seigneur…
— Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon.