— Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer, son accent avait été dur et menaçant, autant il devint tendre et chaleureux en prononçant les paroles suivantes: Non, plus de ces images du désespoir… car, je vous l'ai dit, après avoir souffert des tortures infernales, grâce à la prière, comme vous disait l'abbé Gabriel, M. de Rancé a goûté les joies du paradis.

— Les joies du paradis! répéta M. Hardy en écoutant avec avidité.

— Un jour, au plus fort de sa douleur, un prêtre… un bon prêtre… un abbé Gabriel, parvient jusqu'à M. de Rancé. Ô bonheur!… ô Providence!… en peu de jours, il initie cet infortuné aux saints mystères de la prière… de cette pieuse intercession de la créature vers le Créateur en faveur d'une âme exposée au courroux céleste. Alors M. de Rancé semble transformé… ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie, plus sa ferveur, plus son espoir augmentent… il sent que Dieu l'écoute… Au lieu d'oublier cette femme si chérie, il passe les heures à songer à elle, en priant pour son salut à elle… Oui, renfermé avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul à seul avec ce souvenir adoré, il passe les jours, les nuits, à prier pour elle… dans une extase ineffable, brûlante, je dirais presque… amoureuse.

Il est impossible de rendre l'accent d'une énergie presque sensuelle avec lequel Rodin prononça ce mot: amoureuse.

M. Hardy tressaillit d'un frisson à la fois ardent et glacé; pour la première fois, son esprit, affaibli, fut frappé de l'idée des funestes voluptés de l'ascétisme, de l'extase, cette déplorable catalepsie, souvent érotique, de sainte Thérèse, de sainte Aubierge, etc.

Rodin, pénétrant la pensée de M. Hardy, continua:

— Oh! ce n'est pas M. de Rancé qui se serait contenté, lui, d'une prière vague, distraite, faite çà et là au milieu des agitations mondaines qui l'absorbent et l'empêchent d'arriver à l'oreille du Seigneur… Non… non… au plus profond même de sa solitude, il cherche encore à rendre sa prière plus efficace, tant il désire ardemment le salut éternel de cette maîtresse d'au delà du tombeau!

— Que fait-il encore?… oh! que fait-il donc encore dans sa solitude? s'écrie M. Hardy, dès lors livré sans défense à l'obsession du jésuite.

— D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se fait… religieux…

— Religieux!… répéta M. Hardy d'un air pensif.