— Les lettres anonymes…
— Et ces lettres… à quel propos?
— Tu sais la haine que le maréchal avait déjà contre ce renégat d'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici et qu'il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur mère… jusqu'à la mort… mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de fureur… Il voulait aller trouver le renégat… d'un mot je l'ai calmé. «Il est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. — Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'écriait le maréchal exaspéré. — Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a déposé une plainte contre le renégat pour avoir voulu séquestrer vos enfants dans un couvent… il faut ronger son frein… attendre…»
— Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves manquent contre l'abbé d'Aigrigny… L'autre jour, lorsque j'ai été interrogé par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles à chaque instant, faute de preuves matérielles, et que ces prêtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait peut-être pas.
— C'est ce que croit aussi le maréchal… mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore.
— Il devrait mépriser ces misérables.
— Et les lettres anonymes?
— Comment cela, mon père?
— Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le maréchal, son premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé, oublié autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on tâchait, par tous les moyens possibles, de réveiller, d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.
— Et ces lettres… de qui les soupçonnes-tu, mon père?