— Oui, reprit Dagobert, lui… il a pleuré… comme un enfant.

— Et que pouvaient contenir ces lettres, mon père?

— Je n'ai pas osé le lui demander… tant il a paru malheureux et accablé.

— Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit mener une vie atroce…

— Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins! et la mort de son père!… qu'il a vu expirer dans ses bras! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh bien, non… j'en suis sûr… le maréchal éprouve quelque chose de plus pénible encore: depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accès de colère tels… que… Après un moment d'hésitation, le soldat reprit: Après tout, je puis bien te dire ceci à toi… mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure je suis monté chez le maréchal… et j'ai ôté les capsules de ses pistolets…

— Ah!… mon père… s'écria Agricol, tu craindrais!…

— Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout craindre.

— Que s'est-il donc passé?

— Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à son air que cela lui déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est resté ici jusqu'à près de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effrayé, je monte; il me demande d'un air irrité ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet état, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et une table renversées, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit: «Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si elle eût été ouverte. Pourvu que mes pauvres chères petites ne m'aient pas entendu…» ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pièce qui communique à la chambre à coucher de ses filles. Après avoir écouté un instant à cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi: «Heureusement, elles dorment,» m'a-t-il dit. Alors je lui ai demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. «Non… m'a-t-il répondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer.» Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour… Heureusement le reste de sa nuit m'a paru tranquille.

— Mais que peut-il avoir, mon père?