— Je pense… à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix lente, basse, après un moment de silence.
Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.
Pauvres jeunes filles… la ville d'or de leurs rêves… c'était Paris… et leur père… Paris, la merveilleuse cité de joies et de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle.
Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le réjouissant éclat du soleil.
La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment… leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un frère… et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.
L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui résumaient leur position commune:
— Je pense… à la ville d'or de nos rêves…
— Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur, peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.
— Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne sommes pas heureuses… le serons-nous jamais?
— Oui… quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel.