— Il faut bien vite brûler cette lettre… Sans cela il arriverait peut-être de grands malheurs.
— Pas de plus grands que celui qui nous arrive… dit Blanche avec abattement: causer de grands chagrins à notre père, quelle peut en être la cause?
— Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coulèrent lentement, peut-être qu'il ne nous trouve pas telles qu'il nous aurait désirées; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre mère qu'il adorait… mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu'il avait rêvées. Me comprends-tu, ma soeur?
— Oui… oui… c'est peut-être cela qui le chagrine tant… Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans doute honte de nous, et comme il nous aime malgré cela… il souffre.
— Hélas! ce n'est pas notre faute… Notre bonne mère nous a élevées dans ce désert de Sibérie comme elle a pu.
— Oh! notre père, en lui-même, ne nous le reproche pas, sans doute; mais, comme tu dis, il en souffre.
— Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles, remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amèrement que nous ne soyons pas ainsi.
— Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menées chez notre cousine, Mlle Adrienne, qui a été si tendre, si bonne pour nous, comme il nous disait avec admiration: «Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec cela quelle grâce, quel charme!»
— Oh! c'est bien vrai… Mlle de Cardoville était si belle, sa voix était si douce, qu'en la regardant, qu'en l'écoutant, il nous semblait que nous n'avions plus de chagrin.
— Et c'est à cause de cela, vois-tu, Rose, que notre père, en nous comparant à notre cousine et à tant d'autres belles demoiselles, ne doit pas être fier de nous… et lui, si aimé, si honoré, il aurait tant aimé être fier de ses filles?