Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt une satisfaction cruelle éclata sur son visage.

— Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être menacée de la plus complète misère… Elle si prodigue… quel bouleversement dans toute sa vie!…

— Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère indomptable… dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable, murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.

— Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en réfléchissant.

— Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père d'Aigrigny.

— Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!… que son audace doit être à son comble; oui… oui… je la connais. Je lui écrirai de telle sorte… qu'elle viendra.

— Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.

— N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra.
Et, une fois sa fierté en jeu… on peut beaucoup espérer.

— Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les défiances sont éveillées… il n'y a pas un moment à perdre.

— Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront notés, et bien notés…