— Oh! certes… les dernières paroles de notre père nous ont donné tant de courage, n'est-ce pas, soeur?

— Moi, en l'écoutant, je me sentais intrépide au sujet de son départ.

— Et quand il nous a dit: «Mes enfants, je vais vous confier… ce que je puis vous confier… J'avais à remplir un devoir sacré… pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me résoudre à vous abandonner… cependant ma conscience était inquiète, agitée; le chagrin abat tellement que je n'avais pas la force de prendre une décision, et les jours se passaient ainsi dans les hésitations remplies d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout à coup ces irrésolutions ont cessé, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un devoir à un autre et de me préparer ainsi un remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs à la fois, devoirs sacrés tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec coeur, avec bonheur.»

— Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'écria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre père; rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son absence.

— N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre père nous le disait encore: «Au lieu d'être chagrines de mon départ, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fières. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de généreux. Tenez, figurez-vous qu'il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprimé, abandonné de tous; que le père de cet orphelin ait été mon bienfaiteur, que je lui aie juré de me dévouer à son fils… et que les jours de son fils soient menacés!… Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin?

— Oh! non, non, brave père, avons-nous répondu, nous ne serions pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sûr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil: «C'est pour accomplir un noble et grand devoir que notre père nous a quittées; aussi il nous est doux de l'attendre.»

— Comme c'est beau, comme cela soutient, l'idée du devoir… du dévouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela donne à notre père le courage de nous quitter sans chagrin, et à nous le courage d'attendre gaiement son retour.

— Et puis, de quel calme nous jouissons à cette heure! Ces rêves affligeants qui nous présageaient de si tristes événements ne nous tourmentent plus.

— Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur…

— Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles.