Mme de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles comme si elle eût été au comble de l'étonnement, et dit:

— Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous… vous dont l'âme est si généreuse, qui me faites une pareille question!

— Notre première pensée a été de courir auprès de notre gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime tant, qu'il tremble toujours pour nous…

— Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre gouvernante.

— Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la dévote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie… qui d'ailleurs n'est pas contagieuse; cela est maintenant prouvé… aussi, rassurez- vous…

— Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle auprès de notre gouvernante.

— Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-être d'ingratitude et de lâcheté; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction, il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur… pour soi… et pour les siens… Ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre mère, n'est-ce pas?

— Hélas! oui, madame.

— Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle soit placée… au paradis, parmi les élus, car elle est morte en chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de notre sainte mère l'Église? ajouta la princesse en manière de parenthèse.

— Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert… madame, répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra… il n'y avait pas de prêtres aux environs… pour l'assister…