— Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges qu'elles méritent.

— Ce que vous me dites là, madame, ne m'étonne pas… mais je n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère, chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du dévouement…

— Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.

Ces mots satisfirent complètement Dagobert; et Mme de Saint- Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de l'entrevue.

L. L'ambulance.

Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes à l'époque du choléra dans tous les quartiers de Paris, on en avait établi une dans un vaste rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Mont- Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait été généreusement mis, par son propriétaire, à la disposition de l'autorité. Dans cet endroit l'on transportait les malades indigents qui, subitement atteints de la contagion, étaient jugés dans un état trop alarmant pour pouvoir être immédiatement conduits aux hôpitaux.

Il faut le dire, à la louange de la population parisienne, non seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en service de jour et de nuit, afin de pouvoir établir l'ordre, exercer une active surveillance dans ces hôpitaux improvisés, et venir en aide aux médecins pour exécuter les prescriptions à l'égard des cholériques. Des femmes de toutes conditions partageaient cet élan de généreuse fraternité pour le malheur, et si rien n'était plus respectable que les susceptibilités de la modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et charmantes femmes dont l'une appartenait à l'aristocratie et l'autre à la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours durant lesquels l'épidémie sévit avec le plus de violence, vinrent chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charité, les périlleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un des quartiers de Paris.

Ces faits de charité fraternelle, et tant d'autres qui se passent de nos jours, montrent combien sont vaines et intéressées les prétentions effrontées de certains ultramontains. À les entendre, eux ou leurs moines, en vertu de leur détachement de toutes les affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces merveilleux exemples d'abnégation, d'ardente charité, qui font l'orgueil de l'humanité; à les entendre, il n'est, par exemple, dans la société, rien de comparable au courage et au dévouement du prêtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abnégation évangélique jusqu'à défricher, jusqu'à cultiver des terres appartenant à son ordre!… N'est-ce pas idéal? n'est-ce pas divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _à _vous! _En vérité, c'est héroïque; aussi nous admirons la chose de toutes nos forces.

Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon prêtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou prêtres:

Ces médecins des pauvres qui, à toute heure du jour ou de la nuit, accourent au misérable chevet de l'infortune?