— Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise petite tête… elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous… et voici, prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort… C'est charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage.

Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur
Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.

— Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si belle âme… Un peu de patience… et vous en jugerez…

Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:

— Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles distillent… Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un si noble coeur… je suis sûre que vous vous intéressez tendrement à ces pauvres vipères…

La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une voix altérée:

— Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et vous prince?

Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine involontaire pour cette femme lui montait au coeur.

— Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche, aurais-je donc trop présumé de votre coeur?… Vous n'avez pas de sympathie, même… pour les vipères!… Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces… _Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.

— Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de l'Inde pour se charger de vous… en toute confiance… les yeux fermés… le digne nabab… de vous, pauvre chère enfant, que l'on a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom décent à vos débordements), vous savez bien… à cause de ce beau garçon que l'on a trouvé caché chez vous… mais aidez-moi donc… est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite infidèle?… un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit secret attenant à votre chambre à coucher… ignoble scandale dont tout Paris s'est occupé… car vous n'épousez pas une femme inconnue, cher prince… le nom de la vôtre est dans toutes les bouches.