— Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux, que les mystérieuses évolutions de l'esprit… que les incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine… qui partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée splendide, lumineuse, immense… Est-ce infirmité! est-ce grandeur! Étrange… étrange… étrange… Voici que je compare cette rousse à une colombe… cette comparaison me rappelle cette mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures… De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un chat… un collier à un poisson… Et tout à coup de ce mot COLLIER… la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux invulnérables… Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je ne sais quand…
Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin reprit:
— Oui… c'est à tenter… plus j'y réfléchis, plus ce projet me semble possible… Seulement cette mégère de Sainte-Colombe… par quel intermédiaire?… Mais ce gros drôle… ce Jacques Dumoulin… bien… l'autre!… l'autre… où la trouver?… puis comment la décider?… là est la pierre d'achoppement… Allons, je m'étais trop hâté de crier victoire.
Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait, venait, s'arrêtait, frappait du pied… tantôt levant les yeux au ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant et déçu.
Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en travail… que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa forte intelligence.
Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car
Rodin reprit:
— Oui… oui… c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais c'est prompt… et les conséquences peuvent être incalculables… Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?
Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:
— Oh! les passions!… les passions!… quel magnifique clavier… pour qui sait promener sur ses touches une main légère, habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la pensée!… mon Dieu! que c'est donc beau!… Que l'on vienne, après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept lettres, COLLIER… oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains… qui, comme le chêne, s'élance vers le ciel… car c'est pour la plus grande gloire du Seigneur que j'agis… oui, du Seigneur… tels qu'ils le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai… si j'arrive… et j'arriverai… car ces misérables Rennepont auront passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral, dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent? qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des grandes destinées du monde?… tandis que cet héritage que je vais y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois, bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie… Les niais… les doubles crétins!… non, non, au contraire, les bons, les saints, les adorables crétins!… ils croient nous écraser, nous autres gens d'Église, en nous disant… d'une grosse voix: «Vous aurez le _spirituel… _mais nous, morbleu! nous gardons le temporel!…» Oh! que leur conscience et leur modestie les inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du _spirituel… _d'abandonner le spirituel, de mépriser le _spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de commun avec le spirituel… Ô les vénérables ânes! ils ne voient pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par le spirituel… qu'on va tout droit au temporel; comme si ce n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps… Ils nous laissent le _spirituel… _ils dédaignent le _spirituel… _c'est- à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des coeurs, des jugements; le _spirituel… _c'est-à-dire le pouvoir de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense et la rémission… et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de _Temporel _ait rien à y voir… À lui tout ce qui est corps et matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement, de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah bah!… c'est-y Dieu possible!…»
Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en marchant à grands pas: