Djalma, complètement livré à l'influence croissante de l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant complètement oublié Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le spectacle qui s'offrait à sa vue, et auquel il assistait comme s'il eût été spectateur de l'un de ses rêves… les yeux toujours ardemment fixés sur cette femme.
Tout à coup Djalma la vit quitter la cheminée, s'avancer vers la psyché; puis, faisant face à cette glace, cette femme laissa glisser jusqu'à ses pieds la mante qui l'enveloppait entièrement. Djalma resta foudroyé. Il avait devant les yeux Adrienne de Cardoville.
Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu'il l'avait encore vue la veille, et vêtue ainsi qu'elle l'était lors de son entrevue avec la princesse de Saint-Dizier… d'une robe vert tendre, tailladée de rose et rehaussée d'une garniture de jais blanc.
Une résille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait derrière sa tête, et qui s'harmonisait si admirablement avec l'or bruni de ses cheveux… C'était enfin, autant que l'Indien pouvait en juger à travers une lueur presque crépusculaire et le treillis du vitrage, c'était la taille de nymphe d'Adrienne, ses épaules de marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux.
En un mot, c'était Mlle de Cardoville… il ne pouvait en douter, il n'en doutait pas.
Une sueur brûlante inondait le visage de Djalma; son exaltation vertigineuse allait toujours croissant; l'oeil enflammé, la poitrine haletante, immobile, il regardait sans réfléchir, sans penser.
La jeune fille, tournant toujours le dos à Djalma, après avoir rajusté ses cheveux avec une coquetterie pleine de grâce, ôta la résille qui lui servait de coiffure, la déposa sur la cheminée, puis fit un mouvement pour dégrafer sa robe; mais quittant alors la glace devant laquelle elle s'était d'abord tenue, elle disparut aux yeux de Djalma pendant un instant.
_Elle attend Agricol Baudoin, son amant… _dit alors dans l'ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pièce où se trouvait le prince.
Malgré l'égarement de son esprit, ces paroles terribles: _Elle attend Agricol Baudoin son amant… _traversèrent le cerveau et le coeur de Djalma, aiguës, brûlantes comme un trait de feu…
Un nuage de sang passa devant sa vue; il poussa un rugissement sourd, que l'épaisseur de la glace empêcha de parvenir jusqu'à la pièce voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant arracher le treillis de fer de l'oeil-de-boeuf…