Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le lit d'Adrienne, il fit un pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais passant sa main sur son front, il baissa la tête, et demeura quelques instants rêveur et immobile comme une statue…
Après quelques instants d'une morne et sombre méditation, Djalma tomba à genoux en levant sa tête vers le ciel.
Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne révélait aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine, ni le désespoir, ni la joie féroce de la vengeance assouvie; mais si cela peut se dire, l'expression d'une douleur à la fois naïve et immense…
Pendant quelques minutes les sanglots étouffèrent Djalma; les pleurs inondèrent ses joues.
— Morte!… morte!… murmura-t-il d'une voix étouffée, morte!… elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette chambre, je l'ai tuée. Maintenant qu'elle est morte, que me fait sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela… Elle m'avait trahi… elle aimait cet homme que j'ai aussi frappé… elle l'aimait… C'est que, hélas! je n'avais pas su me faire préférer, ajouta-t-il avec une résignation pleine d'attendrissement et de remords. Moi, pauvre enfant, à demi barbare… en quoi pouvais-je mériter son coeur?… quels droits?… quel charme? Elle ne m'aimait pas! c'était ma faute… et elle, toujours généreuse, me cachait son indifférence sous des dehors d'affection… pour ne pas me rendre trop malheureux… et pour cela je l'ai tuée… Son crime, où est-il? n'était-elle pas venue librement à moi?… ne m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de passer des jours près d'elle… seul avec elle?… Sans doute… elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu… Moi, je l'aimais de toutes les forces de mon âme; mais mon amour n'était pas celui qu'il fallait… à son coeur… et pour cela, je ne devais pas la tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi… et, après le crime… je me suis éveillé comme d'un songe… et ce n'est pas un songe, hélas!… je l'ai tuée… Et pourtant, jusqu'à ce soir, que de bonheur je lui ai dû!… que d'espérances ineffables… que de longs enivrements!… Et comme elle avait… rendu… mon coeur meilleur, plus noble, plus généreux!… Cela venait d'elle… cela me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots. Ce trésor du passé… personne ne pouvait me le reprendre, cela devait me consoler!… Mais pourquoi penser à cela?… elle et cet homme… je les ai frappés tous deux… meurtre lâche et sans lutte… férocité de tigre, qui rugit et déchire une proie innocente…
Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il reprit en essuyant ses larmes:
— Je sais bien que je vais me tuer aussi… mais ma mort ne lui rendra pas la vie, à elle…
Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immaculée fut légèrement rougie.
— Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois… sang pour sang; ma mort la vengera… Comment se fait-il que le fer ne se soit pas retourné contre moi… quand je l'ai frappée?… Je ne sais… mais enfin, elle est morte… de ma main… Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir mourir ici… ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix altérée, dans ce ciel de mes brûlantes visions…
Puis il s'écria avec un accent déchirant, en cachant sa figure dans ses mains: