«Oui, mon ami, telle est l'origine de ma fortune. Le fermier qui faisait valoir ces quelques arpents de terre a commencé notre éducation agronomique; notre intelligence, l'étude de quelques bons livres pratiques, l'ont achevée; d'excellent artisan, Agricol est devenu excellent cultivateur. Je l'ai imité; j'ai mis avec zèle la main à la charrue sans déroger, car ce labeur nourricier c'est trois fois saint; et c'est encore servir, glorifier Dieu, que de féconder la terre qu'il a créée. Dagobert, lorsque ses chagrins se sont apaisés, a retrempé sa vigueur à cette vie agreste et salubre: dans son exil en Sibérie, il était déjà devenu presque laboureur. Enfin, ma bonne mère adoptive, l'excellente femme d'Agricol, la Mayeux, se sont partagé les travaux intérieurs, et Dieu a béni cette pauvre petite colonie de gens, hélas! bien éprouvés par le malheur, qui ont demandé à la solitude et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse, innocente, et l'oubli de grands chagrins.

«Quelquefois vous avez pu, dans nos veillées d'hiver, apprécier l'esprit si délicat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare intelligence poétique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de sa mère, le sens parfait de son père, le naturel gracieux et exquis d'Angèle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu réunir tant d'éléments d'adorable intimité. Que de longues soirées d'hiver nous avons ainsi passées autour d'un foyer de sarments pétillants, lisant tour à tour ou commentant ces quelques livres toujours nouveaux, impérissables, divins, qui réchauffent toujours le coeur, agrandissent toujours l'âme!… Que de causeries attachantes prolongées ainsi bien avant dans la nuit!… et les poésies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences littéraires de la Mayeux! Et la voix si pure, si fraîche d'Angèle, se joignant à la voix mâle et vibrante d'Agricol dans des chants d'une mélodie simple et naïve!… Et les récits de Dagobert, si énergiques, si pittoresques dans leur naïveté guerrière! Et l'adorable gaieté des enfants, et leurs ébats avec le bon vieux Rabat-Joie, qui se prête à leurs jeux plus qu'il n'y prend part!… Bonne et intelligente créature qui semble toujours chercher quelqu'un, dit Dagobert qui le connaît; et il a raison… Oui… ces deux anges dont il était le gardien fidèle, lui aussi les regrette…

«Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux; non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers à tous nos coeurs ne soient prononcés avec un pieux et tendre respect… Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans cesse autour de nous, donnent à notre existence calme et heureuse cette nuance de douce gravité qui vous a frappé…

«Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-être et l'amélioration de nos frères, est peut-être d'une félicité un peu égoïste; mais, hélas! les moyens nous manquent, et, quoique le pauvre trouve toujours une place à notre table frugale et un abri sous notre toit, il nous faut renoncer à toute grande pensée d'action fraternelle; le modique revenu de notre métairie suffit rigoureusement à nos besoins.

«Hélas! lorsque ces pensées me viennent, malgré les regrets qu'elles me causent, je ne puis blâmer la résolution que j'ai prise de tenir fidèlement mon serment d'honneur, sacré, irrévocable, de renoncer à cette succession devenue immense, hélas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand devoir en engageant le dépositaire de ce trésor à le réduire en cendres, plutôt que de le voir tomber entre les mains de gens qui en eussent fait un exécrable usage, ou de me parjurer en attaquant une donation faite par moi librement, volontairement, sincèrement. Et pourtant, en songeant à la réalisation des magnifiques volontés de mon aïeul, admirable utopie, seulement possible avec ces ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de sinistres événements, pensait à réaliser avec le concours de M. François Hardy, du prince Djalma, du maréchal Simon, de ses filles et de moi-même; en songeant à l'éblouissant foyer de forces vives de toutes sortes qu'une telle association eût fait resplendir; en songeant à l'immense influence que ses rayonnements auraient pu avoir pour le bonheur de l'humanité tout entière, mon indignation, mon horreur, ma haine d'honnête homme et de chrétien, augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les noirs complots ont tué dans son germe un avenir si beau, si grand, si fécond…

«De tant de splendides projets, que reste-t-il? sept tombes… car la mienne est aussi creusée dans ce mausolée que Samuel a fait élever sur l'emplacement de la rue Neuve-Saint-François, et dont il s'est constitué le gardien… fidèle jusqu'à la fin…

* * * * *

«J'en étais là de ma lettre, mon ami, lorsque je reçois la vôtre.

«Ainsi, après vous avoir défendu de me voir, votre évêque vous défend de correspondre désormais avec moi.

«Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondément ému; mon ami… bien des fois nous avons causé de la discipline ecclésiastique et du pouvoir absolu des évêques sur nous autres, pauvres prolétaires du clergé, abandonnés à leur merci, sans soutien et sans secours… Cela est douloureux, mais cela est la loi de l'église, mon ami; vous avez juré d'observer cette loi… il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est sacré pour l'homme d'honneur.