— Oh! oui, mon frère, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se plaindre, a vidé de si amers calices, a porté de si lourdes croix; lui qui, ministre du Seigneur, a été l'image du Christ sur la terre, il devait être le dernier instrument de cette rédemption…
— Oui… car je le sens à cette heure, ma soeur, le dernier des miens, touchante victime d'une lente persécution, est sur le point de rendre à Dieu son âme angélique… Ainsi… jusqu'à la fin… j'aurai été fatal à ma race maudite… Seigneur, Seigneur, si votre clémence est grande, votre colère aussi a été grande.
— Courage et espoir, mon frère… songez qu'après l'expiation vient le pardon, après le pardon la récompense… Le Seigneur a frappé en nous et dans votre postérité l'artisan rendu méchant par le malheur et par l'injustice; il vous a dit: «Marche!… Marche!… sans trêve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près du but que tu ne l'étais le matin en recommençant ta course éternelle…». Ainsi, depuis les siècles, des hommes impitoyables ont dit à l'artisan… «Travaille… travaille… travaille… sans trêve ni repos, et ton travail, fécond pour tous, pour toi seul sera stérile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près d'atteindre le bonheur et le repos que tu n'en étais près la veille, en revenant de ton labeur quotidien… Ton salaire t'aura suffi à entretenir cette vie de douleurs, de privations et de misère…»
— Hélas!… hélas!… en sera-t-il donc toujours ainsi!…
— Non, non, mon frère, au lieu de pleurer sur ceux de votre race, réjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour votre rédemption, le Seigneur, en rédimant en vous l'artisan maudit du ciel… rédimera aussi l'artisan maudit et craint de ceux qui le soumettent à un joug de fer… les temps approchent… les temps approchent… la commisération du Seigneur ne s'arrêtera pas à nous seuls… Oui, je vous le dis, en nous seront rachetés et la femme et l'esclave moderne. L'épreuve a été cruelle, mon frère… depuis tantôt dix-huit siècles… elle dure; mais elle a assez duré… Voyez, mon frère, voyez à l'orient cette lueur vermeille, qui peu à peu gagne… gagne le firmament… Ainsi s'élèvera bientôt le soleil de l'émancipation nouvelle, qui répandra sur le monde sa clarté, sa chaleur vivifiante, comme celle de l'astre qui va bientôt resplendir au ciel…
— Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont prophétiques… oui… nous fermerons nos yeux appesantis en voyant du moins l'aurore de ce jour de délivrance… jour beau, splendide comme celui qui va naître… Oh! non… non… je n'ai plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma race qui sont morts peut-être pour assurer cette rédemption! saints martyrs de l'humanité, sacrifiés par les éternels ennemis de l'humanité; car les ancêtres de ces sacrilèges qui blasphèment le saint nom de Jésus, en le donnant à leur compagnie, sont les pharisiens, les faux et indignes prêtres, que le Christ a maudits. Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir été les derniers martyrs immolés par ces complices de tout esclavage, de tout despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le Créateur a départis sur la grande famille humaine… Oui, oui, elle approche, la fin du règne de ces modernes pharisiens, de ces faux prêtres, qui prêtent un appui sacrilège à l'égoïsme impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, à la face des inépuisables trésors de la création, que Dieu à fait l'homme pour les larmes, pour le malheur et pour la misère… ces faux prêtres qui, séides de toutes les oppressions, veulent toujours courber vers la terre, humilié, abruti, désolé, le front de la créature. Non, non, qu'elle relève fièrement son front; Dieu l'a faite pour être digne, intelligente, libre et heureuse.
— Ô mon frère!… vos paroles sont aussi prophétiques… Oui, oui, l'aurore de ce beau jour… approche… elle approche… comme approche le lever de ce jour qui, par la miséricorde de Dieu, sera le dernier de notre vie… terrestre…
— Le dernier… ma soeur… car je ne sais quel anéantissement me gagne… il me semble que tout ce qui est en moi matière se dissout; je sens les profondes aspirations de mon âme qui semble vouloir s'élancer vers le ciel.
— Mon frère… mes yeux se voilent; c'est à peine si, à travers mes paupières closes, j'aperçois à l'orient cette clarté tout à l'heure si vermeille…
— Ma soeur… c'est à travers une vapeur confuse que je vois la vallée… le lac… les bois… mes forces m'abandonnent…