— Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reçu une lettre du maréchal; il a débarqué au Havre; depuis trois jours, j'ai fait démarches sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces misérables avait échoué — (et il montra Rodin avec un nouveau geste de colère). — Eh bien non… ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends à tout…
— Mais, monsieur, dit Rodin s'avançant, permettez-moi de vous…
— Sortez! s'écria Dagobert, dont l'irritation et l'anxiété redoublaient en songeant que d'un moment à l'autre le maréchal pouvait arriver à Paris; sortez… car, sans mademoiselle… je me serais au moins vengé sur quelqu'un…
Rodin fit un signe d'intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisération touchante, et dit à ce dernier:
— Je sortirai donc, monsieur, et… d'autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.
Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite lui dit à voix basse:
— Pauvre soldat!… la douleur l'égare; il serait incapable de m'entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle; il sera bien attrapé, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle!… c'est ma vengeance… elle sera bonne.
Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après avoir encore d'un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.
Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s'approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond intérêt:
— Votre entrée si brusque m'a empêchée de vous faire une question bien intéressante pour moi… Et votre blessure?