— J'ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime.

— Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n'était pas juste; c'est là plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable influence dans le monde sous le dernier règne… Eh bien! sachez- le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abbé d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-là au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu des montagnes de l'Amérique, car, je vous l'ai dit, c'est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abbé d'Aigrigny, que j'ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable.

— Mais, monsieur, le nom… le nom de cette compagnie, dit
Adrienne.

— Eh! bien! c'est… Et Rodin s'arrêta.

— C'est… reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la
Mayeux, c'est…

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en accentuant lentement ses paroles:

— C'est… la compagnie de Jésus. Et il tressaillit.

— Les Jésuites! s'écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un éclat de rire d'autant plus franc que, d'après les mystérieuses précautions oratoires de Rodin, elle s'attendait à une révélation selon elle beaucoup plus terrible; les Jésuites! reprit-elle en riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont des personnages historiques très effrayants, je le crois; mais pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon dédain?

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d'un air grave et pénétré:

— Votre aveuglement m'effraye, ma chère demoiselle; le passé aurait dû vous faire craindre pour l'avenir, car plus que personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l'existence comme un rêve.