Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu'Adrienne tressaillit; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:
— Et pourtant, non… non, jamais je ne pourrai croire à un pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prêtres ambitieux est d'un autre âge… Dieu soit loué! ils ont disparu à tout jamais.
— Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et disparaître dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors qu'ils sont le plus dangereux; car la défiance qu'ils inspiraient s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah! ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et hypocrite, j'avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l'abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est à épouvanter… Si vous saviez quels moyens ils emploient!… Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les pièges les plus horribles…
Et les regards de Rodin parurent s'arrêter _par hasard _sur la Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette insinuation, le jésuite reprit:
— En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils intérêt à vous capter? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s'en faire contre vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle.
— Ah! c'est impossible, s'écria Adrienne révoltée; vous exagérez… Non, non, l'enfer n'aurait rien rêvé de plus horrible que de telles trahisons…
— Hélas!… ma chère demoiselle… un de vos parents, M. Hardy, le coeur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime d'une trahison infâme… Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre aïeul nous a appris? C'est qu'il est mort victime de la haine de ces gens-là, et qu'à cette heure, après cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en butte à la haine de cette indestructible compagnie.
— Ah! monsieur… cela épouvante, dit Adrienne en sentant son coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles attaques?…
— La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive, l'étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous approche.
— Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais c'est une torture que d'être ainsi en proie à des soupçons, à des doutes, à des craintes continuelles!