—Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et de relever quelques dates que je vais avoir l’honneur de vous demander.
Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le mouvement eût redoublé la chaleur qu’il ressentait, et épuisé ses forces, il dit à M. de Chemeraut:
—Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre qu’on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en vous demandant pardon de la liberté grande, j’ôterai ma veste s’il vous plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu’une cuirasse.
—Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu’il vous plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me reste si peu à vous dire que vous n’aurez pas besoin, je l’espère, de vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d’abord de ce fait, que les navires affrétés par notre veuve l’ont toujours été pour la France?
—Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:
—Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été destinés pour la France.
—C’est à merveille, monsieur le baron... D’après le mouvement assez considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il résulte que la Barbe-Bleue (nous adopterons ce surnom populaire) peut mettre un bâtiment en mer très rapidement.
—Sans doute, monsieur...
—N’a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et qui peut en deux heures être rendu à l’anse aux Caïmans, non loin du Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en consultant encore ses notes?
—Oui, monsieur... ce brigantin s’appelle le Caméléon; la Barbe-Bleue l’a dernièrement mis, d’ailleurs très généreusement, à mon service (par l’intermédiaire de maître Morris, son homme d’affaires), pour donner la chasse à un pirate espagnol... et c’est un ancien capitaine flibustier, appelé l’Ouragan, qui commandait le brigantin...