—Maître, c’est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il veut vous parler à l’instant.

—Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, qu’il entre, qu’il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en s’adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître Morris?

—Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m’a dit de suivre une escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m’assurer si elle prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...

—Eh bien, mon enfant... cette troupe?

—S’est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des Roches-Noires... elle ne peut aller qu’au Morne-au-Diable.

Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand étonnement; puis il dit au mulâtre:

—Va vite me chercher Monsieur. Le mulâtre sortit.

—Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le gouverneur... et je crains qu’il ne soit parti avec sa troupe pour le Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s’écria le religieux en marchant à grands pas. Maître Morris n’en sait pas, n’en peut pas savoir davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n’est-il pas mort avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N’ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le religieux ajouta:—Une frégate française... qui reste en panne en dehors de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte... c’est plus qu’un soupçon... c’est une certitude. Ils viennent l’enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu’un épouvantable sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c’est impossible... j’aime mieux croire à l’indiscrétion de la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu’à la trahison la plus impie... Non, encore une fois, non, c’est impossible; mais il faut que je parte à l’instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, en me pressant, j’y parviendrai peut-être. J’y retrouverai le malheureux Gascon, ils n’ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m’avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l’ai, comme on dit, retourné dans tous les sens; j’ai prononcé devant lui et à l’improviste certains noms... qui, s’il eût été dans le secret, l’auraient fait certainement tressaillir, quelque cuirassé qu’il fût, et il est resté impassible... Je connais trop les hommes pour m’être trompé, le chevalier n’est qu’un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l’emportent sur les mauvaises.

A ce moment, Monsieur entra.

—Selle-moi tout de suite Grenadille.