—Monsieur...

—Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix d’argent un humiliant procédé...

—Monsieur... telle n’est pas mon intention...

—Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce qu’on appelle un homme d’expédient, mais j’ai mon point d’honneur à moi!

—Mais, monsieur...

—Mais, madame, en retour de l’hospitalité que m’aurait offerte un habitant, j’aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa disposition, c’eût été un marché comme un autre..... pire qu’un autre peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d’un plus heureux que soi, on doit se contenter de tout... J’ai amusé le capitaine de la Licorne pour le payer du passage qu’il m’a donné sur son navire... Nous sommes quittes. J’ai fait là un misérable métier, madame, je le sais mieux que personne, car mieux que personne j’ai souvent connu le malheur...

—Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.

—Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par nécessité j’ai pu accepter le rôle d’un commensal complaisant, jamais je n’ai reçu d’argent comme compensation d’un outrage.—Puis il ajouta d’un ton profondément ému et pénétré:—Puissiez-vous, madame, toujours ignorer le mal que m’a fait cette proposition, moins encore parce qu’elle était bien humiliante que parce qu’elle m’était faite par vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l’aurais souffert sans me plaindre... mais m’offrir de l’argent pour me dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une des peines de la misère que j’ignorais encore... Après un moment de silence, il reprit avec une nouvelle amertume:—Au fait... pourquoi m’auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je entré ici? Les vêtements que je porte ne m’appartiennent seulement pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n’est-ce pas, madame?

Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta vivement l’offre indiscrète qu’elle avait faite; elle baissa la tête, et marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.

La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre blanc dont on a parlé.