—Je n’ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d’égards...

—Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader cet ours du Nord? Je n’ai aucun espoir, hélas! d’intéresser la Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j’entrevois vaguement que l’erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite créature. Si cela était, j’en serais ravi... Une fois arrivé en Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m’élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j’aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en prince, en milord, qu’en passager-gratis de maître Daniel. J’y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies allumées.

Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de l’accablement, lui dit d’un ton moins brusque:

—Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l’avenir qui lui est destiné.

—Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier à la Tour de Londres!

—Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d’une extrême liberté; peut-être cette vie d’angoisses et d’inquiétudes continuelles n’est pas à regretter beaucoup.

—Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m’emmener à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.

—Pour remplir cette mission, milord-duc, j’avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d’une mort affreuse.

Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.

—De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour accomplir cette expédition.