—Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais savez-vous dans quel but odieux?
—Oh! dites... dites, je meurs d’effroi, s’écria Angèle.
—Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s’écoulent et le danger approche: ce matin, j’ai reçu au Macouba une lettre de maître Morin, du Fort-Royal, selon l’ordre qu’il a reçu de vous de me prévenir de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire; il m’a dépêché un exprès pour m’apprendre qu’une frégate française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d’une longue conférence avec le gouverneur, s’est mis en route, à la tête d’une escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.
—Un envoyé de France! s’écria Monmouth, qu’aurais-je à craindre maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France n’est-elle pas en guerre avec l’Angleterre?
—Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s’écria Angèle.
—Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu’il était envoyé du roi de France, qu’il venait remplir une mission d’état, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d’introducteur, puisque je connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu’il se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte crier:—Qui vive?—Envoyé du roi de France, répondit M. de Chemeraut.—Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint jusqu’à nous avec ces mots:—Je suis mort...
—Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l’épée à la main, et en courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient d’éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d’épouvante, tandis que nos deux matelots d’avant-garde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.
—Et le chevalier, s’écria Monmouth, était donc blessé?
—Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l’a sauvé. L’homme au costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: Envoyé du roi de France... s’était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s’écriant:—Je suis mort, et il resta sans mouvement. C’est à cet instant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l’assassin du Gascon s’écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu’il croyait sa victime:
—«Monsieur l’envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce cadavre, monsieur; c’est moi, Rutler, colonel au service du roi Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»—«Malheureux!» s’écria M. de Chemeraut. «Je m’en fais gloire de ce meurtre, reprit le colonel. Ainsi j’ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon maître! Grâce à moi, l’épée de Charles II, que Jacques de Monmouth portait à son côté, ne sera plus tirée contre l’Angleterre.»—«Colonel, vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...