Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père Griffon de l’infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce nouveau danger, nous rejoindrons l’aventurier qui, négligemment appuyé sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du Morne-au-Diable.
Le colonel Rutler, furieux d’avoir échoué dans son entreprise, était conduit et gardé par deux soldats de l’escorte.
M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le moindre doute sur l’identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, l’action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur le colonel un ordre de la main de Guillaume d’Orange, au sujet de l’enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu’un envoyé du roi Guillaume reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu’il allait payer de sa vie sa tentative d’assassinat contre ce prétendu prince?
En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac sentit la nécessité de s’observer davantage, pour compléter l’illusion qu’il voulait produire et pour arriver à ses fins.
Il savait du moins le nom du personnage qu’il représentait, et à quelle nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d’une excessive utilité pour l’aventurier, car il ignorait absolument l’histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l’homme dont il jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation gasconne et il lui donna une manière d’accent britannique qui rendait son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de soupçonner qu’il causait avec un Français.
Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n’en fut guère étonné, il connaissait le peu d’expansion du caractère anglais.
Quelques mots de l’entretien de ces deux personnages qui cheminaient en tête de l’escorte donneront une idée de la nouvelle et assez embarrassante situation du chevalier.
—Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m’a chargé sous les yeux de Votre Altesse.
—Altesse? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus que l’autre... outre l’inconvénient de son éternel poignard, il m’appelait seulement Monseigneur ou ma Grâce, tandis que celui-ci m’appelle Altesse... Il y a progrès... j’avance... je frise le trône...
M. de Chemeraut continua: