—Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions font le même effet que l’aiguillette dans le jeu de ce nom... lesdites consciences ne songeant qu’à se débarrasser du secret dans une conscience voisine... afin de se mettre à l’abri de toute responsabilité...
—Très bien, monsieur... je commence à saisir l’analogie... il se pourrait qu’on eût joué à l’aiguillette empoisonnée avec la confession de ce malheureux chevalier de Crussol...
—C’est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se voyant dépositaire d’un secret d’état si important, s’est trouvé dans un mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d’aller en France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité...
—Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu’un ait triché...
—Je puis affirmer à Votre Altesse qu’il y a quelques mois, le père Griffon, ainsi qu’il l’avait résolu, est arrivé en France et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.
—Et à qui diable le général de l’ordre a-t-il passé l’aiguillette? dit le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
—Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le général de l’ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition effrénée; que peu d’hommes possèdent à un plus haut degré le génie de l’intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... Une fois maître de l’importante confession que le père Griffon avait dû lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l’état des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n’auriez pas eu beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d’un mouvement contre le prince d’Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence révélée, monseigneur...
—Mais c’est un abominable homme que ce don Sanche! s’écria Croustillac.
—Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; et, comme premier moteur de l’entreprise, il sera prince de l’Église, si le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d’Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu’une fois le père Briars maître du secret, il s’en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
—Tout s’éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m’étonne plus de l’inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me prenait sans doute pour un espion; je m’explique aussi maintenant les questions dont il m’accablait pendant la traversée, et qui me semblaient si saugrenues.