Angèle échangea un coup d’œil avec Monmouth, dont l’imperturbable sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.

La jeune femme dit donc à l’aventurier:

—Tout va s’expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu’il eût répondu de vous, monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que vous étiez capable d’abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais fuir, c’était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, espérant que vous me surprendriez à l’improviste, et qu’ainsi témoin de la tendre intimité qui m’attachait au capitaine...

—Comment! c’est exprès que vous m’aviez ménagé cette agréable perspective? s’écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en face... Mais c’est le dernier terme de la dégradation et du dévergondage, madame... Et dans quel but, s’il vous plaît, teniez vous à me prouver l’abominable intimité qui vous lie à ce bandit?

—Afin, monsieur, qu’il vous fût impossible de m’emmener avec vous. M. de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine l’Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de Monmouth, reprendre aux yeux de l’envoyé français, une femme aussi coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...

—Vous l’avouez donc, madame?

—Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que vous importe que j’aime... un esclave, comme vous dites...

—Comment, madame, que m’importe... mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi... Que m’importe? Et à quoi sert-il alors que je joue le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous servez-vous pas de l’erreur dont je suis victime pour vous débarrasser de moi? n’est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c’est à devenir fou, s’écria la Gascon d’un air égaré, à chaque instant je crois que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le jouet d’un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu’on s’explique; il faut que cela finisse! s’il y a un duc de Monmouth, où est-il? montrez-le moi... s’écria le malheureux aventurier dans un état d’exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.

Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, dit en hésitant:

—Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...