—Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements politiques j’ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?
—Vous m’excuserez, monseigneur, si je n’en sais pas un mot; je suis ignorant comme une carpe à l’endroit de l’histoire contemporaine, ce qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle outrageusement difficile... car j’avais toujours peur de dire quelque ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n’en ai cure, mais votre fortune dont je m’étais imprudemment chargé.
—Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc d’York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, j’entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à justifier ma conduite... aujourd’hui les années, les réflexions m’ont éclairé; je le reconnais, j’étais aussi coupable qu’insensé; le jeune comte d’Argyle était l’âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi dire sous les yeux du prince d’Orange, alors stathouder, à cette heure roi d’Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n’eut pas de peine à m’associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à mon influence, je fus le chef de la conjuration...
J’avais des intelligences en Angleterre... on n’attendait plus, disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments chargés de soldats que j’avais embauchés; Argyle, m’ayant devancé en Écosse, avait payé de sa tête l’audace de sa tentative. J’abordai en Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors combien j’avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se joignirent à la poignée de braves qui s’étaient associés à mon sort, et parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck, le jeune duc d’Albemarle, s’avança contre moi à la tête de l’armée royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif: j’attaquai l’ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...
En prononçant ce mot, la voix du prince s’altéra, une douloureuse émotion se peignit sur ses traits.
—Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s’écria Angèle, c’est en combattant pour toi qu’il est mort! C’est donc à cette bataille qu’il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...
Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:
—Tout à l’heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut complète. Blessé, j’errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, je fus condamné à mort.
—Ah! s’écria Angèle en poussant un cri d’effroi et en se précipitant dans les bras de Jacques, tu m’as trompée? Mon Dieu, je te croyais seulement exilé!
—Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t’avais caché cette condamnation, autant pour ne pas t’inquiéter que pour... Puis, après un moment d’hésitation, Monmouth ajouta:—Tu vas tout savoir... Il me faut du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.