—Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cœur se brise à ces souvenirs...
—Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je ne sais quoi me dit qu’il n’était pas mort à cette journée de Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...
Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:
—Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut fixée au 15 juillet 1685. On m’avait signifié ma sentence, je devais être exécuté le lendemain, j’étais seul dans ma prison. Au milieu des funèbres méditations où j’étais plongé durant les heures terribles qui précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le jure devant Dieu qui m’entend, si quelques pensées douces et consolantes vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais mort, et je me disais:—Dans quelques heures je serai pour jamais réuni à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s’ouvrit, Sidney parut...
—Mordioux!... tant mieux... J’étais bien sûr qu’il n’était pas mort, s’écria Croustillac.
—Non... il n’était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au ciel qu’il fût mort en soldat sur le champ de bataille!
Angèle et l’aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.
Celui-ci continua:
—A la vue de Sidney, je crus être le jouet d’une vision produite par l’agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.—Sauvé!... vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.—Sauvé? lui dis-je en le regardant avec stupeur.—Sauvé! oui... Écoutez-moi... reprit-il; et voici ce qu’il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait ouvertement m’accorder ma grâce, la politique s’y opposait; mais il ne voulait pas faire périr le fils de son frère sur l’échafaud. Instruit par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t’a si vivement frappée la première fois que je t’ai vue, chère enfant, dit Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les moyens de s’introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l’aide de ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient qu’une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais rentrer en Angleterre.
—Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu acceptas l’offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...