—Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, avec son éternel poignard, lorsqu’il me parlait de mon exécution...
—Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul parent, ton seul protecteur?
—Hélas! ne l’avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J’avais pleuré sa mort, croyant qu’il avait été tué sur un champ de bataille. Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais qu’il a sacrifié sa vie pour vous, qu’il a fait ce que je ferais pour toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!
—Ange bien-aimée de toute ma vie, s’écria le duc, tes paroles n’apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras quelle reconnaissance religieuse j’ai toujours eue pour Sidney, pour ce saint martyr de l’amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu’elle ne me fût remise que le soir du jour où il périssait pour moi; il m’expliquait son pieux mensonge, il n’avait pas vu le roi Jacques.
—Il ne l’avait pas vu! s’écria Angèle.
—Non; tout ce qu’il m’avait dit était faux... Aussi tu comprends si j’ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me suis laissé persuader. Maintenant qu’il est mort pour moi... la fable à laquelle j’ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n’avait pas vu le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une dernière fois... Cet officier était-il d’accord avec Sidney pour la substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de notre ressemblance, et ne s’aperçut-il de rien? je ne le sais... Le lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il refusa de parler de peur qu’on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en France sous un faux nom pour t’y chercher, Angèle... Sidney m’avait donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il l’avait confiée, dit le prince en s’adressant à Croustillac. Frappé de sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur de son enfant d’adoption... j’épousai cet ange, nous partîmes pour les colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les plus grandes précautions pour n’être pas reconnu... le hasard me fit rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j’avais vu à Amsterdam. Je me crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir veiller sur ma femme et de n’être pas soumis à une réclusion qui m’eût été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je pus impunément parcourir l’île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes plusieurs petits navires, par l’intermédiaire de maître Morris, homme sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s’en tenir sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d’avoir toujours à notre disposition un moyen d’évasion... Le Caméléon n’a pas été construit dans un autre but... et je l’ai même, au grand effroi d’Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, lorsque j’appris que le chevalier de Crussol, à qui j’avais autrefois sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu’il fût homme d’honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j’appris alors la déclaration de guerre de la France contre l’Angleterre, l’Espagne et la Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en Angleterre sur la manière miraculeuse dont j’avais été sauvé... Mes partisans s’agitaient, dit-on; je n’avais aucune justice à attendre de Guillaume d’Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette colonie que partout ailleurs... j’y demeurai, malgré la présence de M. de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, qu’il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d’un côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j’y fusse alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du gouverneur, que nous étions loin d’attendre.
Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; aussi, pour s’assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n’êtes pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels j’étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de Crussol:—Au nom d’un service passé, je vous demande le silence... Mais je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur l’honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..
—Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le chevalier.
—Comment savez-vous cela? dit le duc.
Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père Griffon avait involontairement causé cette trahison.