Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l’impossibilité de remuer et de parler.

M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle pâle, horriblement agitée. Quoiqu’elle prévît l’issue de cette scène, de cette lutte, elle ne pouvait s’empêcher d’en être cruellement émue.

—Qu’y a-t-il donc, monseigneur? s’écria Chemeraut...

—Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des propos d’une si abominable insolence que, malgré le mépris qu’il m’inspire, j’ai été obligé de le faire bâillonner!

—Monseigneur, vous avez eu raison... mais j’avais prévu que ce misérable sortirait de son farouche silence.

—Cette scène, d’ailleurs, s’écria Croustillac, n’aura pas été inutile, monsieur. J’hésitais encore. Oui, je l’avoue, j’avais cette faiblesse... Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur crime. Partons, monsieur, partons pour l’anse aux Caïmans; j’ai envoyé mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j’aurai vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons au Fort-Royal.

—Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste embarquement?

—Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le trône d’Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!

—Décidément, monseigneur, vous l’exigez? dit M. de Chemeraut en hésitant encore.

—Décidément, monsieur de Chemeraut, s’écria Croustillac d’un ton véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l’esprit de son rôle, j’aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à aucun prix.