A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se dirigèrent vers le Caméléon.

—Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.

—Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait que lorsque j’aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon d’une voix altérée.

—Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.

Tout à coup le ciel s’enflamma des reflets d’une lumière ardente, qui rendit plus sombre encore la ligne d’azur que formait la mer à l’horizon... le soleil commença de s’élever majestueusement en inondant de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...

En ce moment le Caméléon, qui avait été rejoint par la chaloupe, déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le câble qui l’amarrait à la bouée...

Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et parut enveloppé d’une éblouissante auréole... Puis le léger navire, tournant sa poupe vers l’anse aux Caïmans, commença de s’avancer vers la haute mer.

Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu’il avait si brusquement, si follement aimée.

L’aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc qu’on agitait vivement à l’arrière du brigantin.

C’était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.