—Mais, monsieur, ce crime n’a pas été commis; j’insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.
—Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son audacieuse tentative.
—En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l’espère du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D’ailleurs le colonel pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait vraiment dommage.
—Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.
—Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l’ai dit... J’ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d’aujourd’hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la nôtre sous l’influence d’une heure que je me crois fatale... D’ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux émotions de toutes sortes qui m’assiégent depuis hier.
—Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
—Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de faire ce que je désire... c’est-à-dire de ne mettre à la voile que demain matin au soleil levant.
—Monseigneur...
—Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d’un grand intérêt... et puis enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd’hui le pied en mer... je vous apporterais le sort le plus funeste, j’attirerais sur votre frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j’ai besoin d’être seul, ajouta le chevalier d’un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
—La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.