La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée et exposée à des surprises meurtrières; plus d’une fois le père Griffon, aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte d’acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et nourri.

Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d’assez grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père Griffon avait donné d’excellents avis aux gouverneurs successifs de la Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.

Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d’un esprit inventif, plein de ressources, d’une rare énergie, d’un courage déterminé, c’était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le quartier qu’il habitait.

La parole évangélique n’avait peut-être pas dans sa bouche toute l’onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le sens moral en était excellent, et la charité n’y perdait rien.

Il disait la messe assez vite et fort à la flibustière. On le lui pardonnait en songeant que l’office avait souvent été interrompu par une descente d’Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu’alors le père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la concorde, s’était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le défendre.

Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l’engagement terminé, le digne prêtre améliorait leur position autant qu’il le pouvait, et pansait avec toute sorte de soins les blessures qu’il avait faites.

Nous n’entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent controversée:—Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la guerre?—Nous n’invoquerons à ce sujet ni l’autorité de saint Grégoire ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.

D’un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C’était de sa part de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d’Ève, sur ces tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.

Nous dirons à la louange du père Griffon qu’il y avait dans ses railleries, d’ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit; il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu’il regrettait de ne pouvoir même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la pureté des mœurs du père Griffon ne se démentit jamais.

On aurait peut-être pu lui reprocher d’aimer un peu la bonne chère; non qu’il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne), mais il aimait singulièrement à s’entretenir de recettes merveilleuses pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l’expression de sa sensualité devenait contagieuse, lorsqu’il racontait certains repas à la boucanière faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l’île. Le père Griffon possédait entre autres le secret d’un boucan de tortue dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu’une bulle du pape rendait d’ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes qu’en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux envers un pauvre esclave; que personne n’était plus que lui pitoyable, aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu’il possédait comme le bien des malheureux.