Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.
—Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en regagnant lentement son hôtel. Ce que j’ai appris par ceux des gardes de l’escorte n’a fait qu’augmenter ma curiosité. C’était bien la peine de suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans mon gouvernement encore!
CHAPITRE XXXII.
LA FRÉGATE.
La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de Fort-Royal. La chaloupe qui portail Croustillac et sa fortune s’avança rapidement vers la Fulminante, que l’on voyait mouillée à la sortie de la baie.
Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d’honneur de l’embarcation, qui semblait voler sur les eaux.
—Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; or, tout ceci a besoin d’être longuement élaboré. Ce sont les bases de notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les conséquences de l’alliance, ou plutôt de l’appui moral, c’est-à-dire matériel, que nous prête l’Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit Croustillac, qui commençait à s’embrouiller singulièrement dans sa politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante possible.
—Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait arriver.
—Cet enragé... c’est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m’avoir attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.
—Il n’y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l’ardente impatience avec laquelle il désire votre retour.
—Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément à sa vue. Aussi, en montant à bord, j’aurai la précaution de bien m’encaper afin d’échapper à ses regards... et même, s’il vous demande si j’arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d’une manière évasive... de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.