Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient servi à transporter l’immense quantité de denrées destinées à l’approvisionnement du couvent.

Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d’un petit escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d’une voûte en ogive par laquelle on sortait de l’intérieur du cloître.

Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette voûte.

La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt sur le fond obscur du passage à l’extrémité duquel il s’était arrêté; de crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait largement autour de son énorme obésité.

Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume derrière l’oreille et un gros registre sous son bras; il s’assit sur une des marches de l’escalier, afin d’inscrire les redevances apportées par les fermiers.

L’autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu’elles étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses larges manches.

Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles déposés au pied de l’escalier.

Ici, c’étaient d’énormes poissons de mer, d’étang ou de rivière, qui frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les pattes s’agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre frais et d’immenses paniers d’œufs, de légumes et de fruits d’hiver. Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les pêcheurs roulaient de petits barils d’huîtres sortant du parc; plus loin, c’étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d’osier où ils étaient renfermés.

Un des gardes de l’abbaye, à genoux devant un daim d’un an, en pleine venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d’en faire admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu’un autre garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, pluviers, etc.

Enfin, dans un autre coin de la cour s’étalaient des offrandes plus modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.