—Non; j'aime à entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tôt comment est arrivé l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a été la victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Maître d'école d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il m'eût tué mille fois... avant que de toucher à Murph. Hélas! le sort en a décidé autrement... Continue, mon garçon.
—Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me dis: «Faut aller m'embosser quelque part d'où je puisse voir les murs, la porte du jardin, il n'y a que cette entrée-là... Si je trouve un bon coin... il pleut, j'y resterai toute la journée, toute la nuit surtout, et demain matin je serai tout porté...» Je m'étais dit ça sur le coup de deux heures, à Batignolles, où j'avais été manger un morceau en vous quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-Élysées... Je cherche à me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon à dix pas de votre porte... Je m'établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre, je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des amis... un bossu et une grande femme, ça a l'air plus naturel. Je m'installe, et me voilà à dévisager votre porte... Il pleuvait, le tremblement; personne ne passait, la nuit venait...
—Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas allé chez moi?
—Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je n'ai pas osé revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le câlin, le brosseur, comme disent les troupiers. Après tout, je sais ce que je suis, un fagot affranchi[80], et quand quelqu'un comme vous est avec moi comme vous êtes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller à lui que s'il vous dit: «Viens!» Après ça, je verrais une araignée sur le collet de votre habit que je vous l'ôterais et je l'écraserais sans vous en demander la permission... Vous comprenez?... J'étais donc à la fenêtre du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu'à travers le brouillard je vois débouler la Chouette avec le môme à Bras-Rouge, le petit Tortillard...
—Bras-Rouge! Il est donc le maître du cabaret souterrain des Champs-Élysées? s'écria Rodolphe.
—Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?
—Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cité...
—Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu... Finalement, quand je vois débouler la Chouette et Tortillard, je me dis: «Bon, ça va chauffer!» En effet, Tortillard se blottit dans un des fossés de l'allée, en face de votre porte, comme s'il se mettait à l'abri de l'ondée, et il fait la taupe... La Chouette, elle, ôte son bonnet, le met dans sa poche et sonne à la porte. Ce pauvre M. Murph, votre ami, vient ouvrir à la borgnesse; et la voilà qui fait ses grands bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard, qui rentre dans son trou; et elle détale... Je me continue: «Minute!... ne nous embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Maître d'école et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue battre l'antif[81] dans la maison; ils vont donc faire le coup ce soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé, je dois aller chez Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-là le Maître d'école arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer dans la maison et dire à M. Murph: «Méfiez-vous». Oui, mais cette petite vermine de Tortillard est près de la porte, il m'entendra sonner, il me verra, il donnera l'éveil à la Chouette; si elle revient... ça gâtera tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-être arrangé autrement pour ce soir...» Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la cervelle... J'étais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne savais que faire; je me dis: «Je vais sortir, le grand air me conseillera peut-être» Je sors... il me conseille, j'ôte ma blouse et ma cravate, je vas au fossé de Tortillard, je prends le moutard par la peau du dos; il a beau gigoter, m'égratigner et piailler... je l'entortille dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches, l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous mon bras, je vois près de là un jardin maraîcher entouré d'un petit mur; je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd comme un cochon de lait, mais à deux pas on ne l'entendait pas... Je file, il était temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'allée, juste en face votre porte, au-dessus du fossé de Tortillard. Dix minutes après j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si noir, que le boulanger[82] aurait marché sur sa queue... J'écoute: c'était la Chouette: «Tortillard... Tortillard...» qu'elle dit tout bas. Oui, cherche ton Tortillard! «Il pleut, le môme se sera lassé d'attendre, dit le Maître d'école, en jurant. Si je l'attrape, je l'écorche!!!
«—Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-être qu'il sera venu nous prévenir de quelque chose. Si c'était une souricière!... L'autre ne voulait faire le coup qu'à dix heures.
«—C'est pour ça, répond le Maître d'école, il n'en est que sept. Tu as vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le ciseau froid.»