—Je croyais que le Maître d'école se doutait de ce qui l'attendait; car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment où je n'étais pas à la noce. Nous étions moitié par terre, moitié sur la dernière dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir... il pleuvait toujours, et la lampe restée dans le vestibule, nous éclairait un peu. J'avais passé une de ses jambes dans les miennes. Malgré ça, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les deux à un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas. Jamais je ne m'étais senti si vigoureux. Tonnerre! le cœur me battait, mais dans un bon endroit. Je me disais: «Je suis comme quelqu'un qui s'accrocherait à un chien enragé pour l'empêcher de se jeter sur le monde.»
«Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Maître d'école.
«—Ah! tu es lâche! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force? Tu n'aurais pas osé assassiner le marchand de bœufs de Poissy pour le voler s'il avait été seulement aussi fort que moi, hein!
—Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.»
—En disant ça, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les jambes en même temps, qu'il me jeta de côté; mais j'avais toujours mes mains croisées sous sa tête, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. Ça lui a donné de l'élan. Il m'a retourné à demi. Si je n'avais pas tenu bon le bras du poignard, j'étais fini. Dans ce moment-là, mon poignet gauche a porté à faux; j'ai été obligé de desserrer les doigts. Ça se gâtait. Je me dis: «Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est égal, j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais du cœur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai.» J'en étais là, quand j'aperçois la Chouette tout debout sur le perron... avec son œil rond et son châle rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. «Finette! lui crie le Maître d'école, j'ai laissé tomber le couteau; ramasse-le... là... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les épaules.
«—Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse...» Et voilà la chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de malheur qu'elle était. Enfin elle voit le poignard... veut sauter dessus. J'étais à plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans l'estomac, je la renverse; mais elle se lève et s'acharne. Je n'en pouvais plus; je me cramponnais encore au Maître d'école; mais il me donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire que j'allais tout lâcher. Je commençais à m'étourdir... lorsque je vois trois ou quatre gaillards armés qui dégringolent le perron... et M. Murph, tout pâle, se soutenant à peine sur M. le médecin. On empoigne le Maître d'école et la Chouette, et ils sont ficelés. C'était pas tout, ça. Il me fallait M. Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui disant: «Où est M. Rodolphe?» Elle tient bon. Au second tour, elle me crie: «Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Cœur-Saignant.» Bon. En passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'était mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il l'avait rongée avec ses dents. J'arrive au Cœur-Saignant, je saute à la gorge de Bras-Rouge. «Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir avec le Maître d'école?
«—Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une farce, on l'a enfermé dans ma cave; nous allons lui ouvrir.» Nous descendons... personne: «Il sera sorti pendant que j'avais le dos tourné, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne.» Je m'en allais tout triste, lorsqu'à la lueur de la lanterne je vois une autre porte. J'y cours, je tire à moi, je reçois comme qui dirait un fameux seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous repêche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne pour aller chercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, et je puis dire, sans me vanter, que je suis fièrement content...
—Mon garçon, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai, sois-en sûr, et de toutes les façons... tu as tant de cœur... que tu partageras le sentiment qui m'anime à cette heure... je ressens une affreuse inquiétude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauvé, et un besoin de vengeance féroce contre celui qui a failli vous tuer tous deux.
—Je comprends ça, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en traître, vous jeter dans un cave et vous porter évanoui dans un caveau pour vous noyer, ça mérite ce qui revient au Maître d'école... il m'a avoué qu'il avait assassiné le marchand de bœufs. Je ne suis pas capon, mais, tonnerre! j'irais cette fois de bon cœur chercher la garde pour le faire empoigner, le brigand!
—David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe sans répondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.