Le docteur nègre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse, ils écoutaient en frémissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable comme le fer d'une hache; ils sentaient leur cœur se serrer douloureusement.
Rodolphe continua:
—Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc pas...
—Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?
—Écoute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant à son geste une autorité menaçante: Tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as plongé des créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de l'éternité commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout à l'heure... Ta punition enfin égalera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe avec une sorte de pitié douloureuse, cette punition épouvantable te laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une vengeance, si juste qu'elle fût... Loin d'être stérile comme la mort... ta punition doit être féconde; loin de te damner... elle te peut racheter... Si pour te mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à jamais des splendeurs de la création... si je te plonge dans une nuit impénétrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour que tu contemples incessamment leur énormité... Oui... pour toujours isolé du monde extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi... et alors, je l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de honte... ton âme endurcie par la férocité... corrodée par le crime... s'amollira par la commisération... Chacune de tes paroles est un blasphème... chacune de tes paroles sera une prière... Tu es audacieux et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu seras faible... Ton cœur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes victimes... Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise en toi, tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le remords, se relèvera par l'expiation... Tu n'as pas même respecté ce que respectent les bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme et ton fils.
En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s'était tristement émue.
Le Maître d'école ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver à cette moralité. Presque rassuré par la douceur de l'accent de son juge, le brigand, d'autant plus insolent qu'il était moins effrayé, dit avec un rire grossier:
—Ah çà, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catéchisme, ici?...
Le Noir regarda Rodolphe avec inquiétude; il s'attendait à un accès de fureur de sa part.
Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tête avec une ineffable expression de tristesse et dit au docteur: