—À la bonne heure; mais revenons à ce que vous me disiez.
—À quoi, monsieur Murph?
—Vous me disiez: «Je suis content de vous avoir rencontré; et encore, content... peut-être.»
—M'y voilà, monsieur Murph. Hier, en venant à mon train de bois, vous m'avez dit: «Mon garçon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire avoir une place où vous aurez moins de mal que sur le port, et où vous gagnerez quatre francs par jour.» Quatre francs par jour... vive la Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous réponds: «Ça me va, monsieur Murph.—Mais, que vous me dites, il ne faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car ça effrayerait les bourgeois où je vous mène.» Je vous réponds: «Je n'ai pas de quoi me faire autrement.» Vous me dites: «Venez au Temple.» Je vous suis; je choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la mère Hubart, vous m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficelé comme un propriétaire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce matin à la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec votre carriole, et nous voici.
—Eh bien! qu'y a-t-il à regretter pour vous dans tout cela?
—Il y a... que, d'être bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, ça gâte, et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, ça me fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en gagnais que deux... et ça tout d'un coup... ça me fait l'effet d'être trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute ma vie sur la méchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou six nuits dans un bon lit. Voilà mon caractère.
—Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher dans un bon lit.
—C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl que de crever de faim. Ah çà! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en prêtant l'oreille aux coups de couperet du garçon, et en entrevoyant des quartiers de bœuf à travers les rideaux.
—Oui, mon brave; elle appartient à un de mes amis. Pendant que mon cheval souffle, voulez-vous la visiter?
—Ma foi, oui; ça me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour bétail. C'est drôle si j'avais eu de quoi, c'est un état que j'aurais tout de même bien aimé, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se chauffer si l'on a froid, se sécher si l'on est mouillé, trouver la ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjouie avec une tapée d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un bœuf par les cornes... quand il est méchant surtout, nom de nom... il faut qu'il soit méchant... le mettre à l'anneau, l'abattre, le dépecer, le parer... Tonnerre! ça aurait été mon ambition, comme à la Goualeuse de manger du sucre d'orge quand elle était petite... À propos de cette pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez l'ogresse, je me suis bien douté que M. Rodolphe l'avait tirée de là. Tenez, ça, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! ça ne demandait pas à mal faire... C'était si jeune! Et plus tard... l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.