—Je conçois votre surprise; mais je vous le répète, cette maison et cet argent sont à vous, sont votre propriété.
Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front baigné de sueur et balbutia d'une voix altérée:
—Oh! c'est-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...
—Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous! je vous le donne, à vous...
Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa les yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est justement pour cela qu'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Entre la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme que le service qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.
Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet étourdissement du bonheur.
Il voyait, avec un mélange de joie et d'amertume indicibles, que, chez certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que leur raison se refuse à admettre la possibilité d'un avenir qui serait, pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.
«Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, à l'instar de Prométhée, ravi quelque rayon de la divinité, c'est dans ces moments où il fait (qu'on pardonne ce blasphème!) ce que la Providence devrait faire de temps à autre pour l'édification du monde: prouver aux bons et aux méchants qu'il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.»
Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur, Rodolphe continua:
—Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?