—Pour donner de la couleur à la chose... connu... et, foi d'homme, j'y avais un brin mordu. Fallait-il être buse!
—Mais, mon garçon, vous êtes fou!
—Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique ça soit déjà crânement étonnant, quatre francs par jour, à la rigueur ça se conçoit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle farce! Tonnerre, quelle farce!
Et il se mit à rire d'un gros rire bruyant et sincère.
—Mais encore, une fois...
—Écoutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis dedans; c'est quand je me suis dit: «M. Rodolphe est un gaillard comme il n'y en a pas beaucoup, il a peut-être quelque chose à envoyer chercher chez le boulanger, il me donne la commission, et il veut me graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi.» Mais après ça j'ai réfléchi que j'avais tort de penser ça de vous, et c'est là où j'ai vu que vous me montiez une farce; car si j'étais assez Job pour croire que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le coup, monseigneur, que vous diriez: «Pauvre Chourineur, va! Tu me fais de la peine... tu es donc malade?»
Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre le Chourineur. Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque sévère:
—Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'intérêt que m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet argent sont à vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous hésitez à me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le donne pour les raisons que je vous ai dites.
À cet accent ferme, digne; à l'expression sérieuse des traits de Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vérité. Pendant quelques moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une voix profondément émue:
—Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la misère, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauché cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'égout, tout le monde n'a pas la poigne assez forte pour s'en retirer.