—Vous avez logé un peintre?
—Hélas! oui, monsieur, nous en avons logé un! dit M. Pipelet avec amertume, un peintre qui s'appelait Cabrion, encore!
À ce souvenir, malgré son apparente modération, le portier ferma convulsivement les poings.
—Était-ce le dernier locataire qui a occupé la chambre que je viens louer? demanda Rodolphe.
—Non, non, le dernier locataire était un brave, un digne jeune homme, nommé M. Germain; mais avant lui c'était Cabrion. Ah! monsieur, depuis son départ, ce Cabrion a manqué me rendre fou, hébété.
—L'auriez-vous regretté à ce point? demanda Rodolphe.
—Cabrion, regretté! reprit le portier avec stupeur; regretter Cabrion! Mais figurez-vous donc, monsieur, que M. Bras-Rouge lui a payé deux termes pour le faire déguerpir d'ici; car on avait été assez malheureux pour lui faire un bail. Quel garnement! Vous n'avez pas une idée, monsieur, des horribles tours qu'il nous a joués à nous et aux locataires. Pour ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un instrument à vent dont il n'ait fait bassement son complice pour démoraliser les locataires! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse jusqu'au serpent, monsieur! Il a abusé de tout, poussant la vilenie jusqu'à jouer faux, et exprès, la même note pendant des heures entières. C'était à en devenir fou. On a fait plus de vingt pétitions au principal locataire, M. Bras-Rouge, pour qu'il chassât ce gueux-là. Enfin, monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est drôle, n'est-ce pas? un locataire à qui on paye deux termes; mais on lui en aurait payé trois pour s'en dépêtrer. Il part... Vous croyez peut-être que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain, à onze heures du soir, j'étais couché. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient à la loge. «Bonsoir portier, dit une voix, voulez-vous me donner une mèche de vos cheveux, s'il vous plaît?» Mon épouse me dit «C'est quelqu'un qui se trompe de porte!» Et je réponds à l'inconnu: «Ce n'est pas ici; voyez à côté.—Pourtant c'est bien ici le n° 17? Le portier s'appelle bien Pipelet? reprend la voix.—Oui, que je dis, je m'appelle bien Pipelet.—Eh bien: Pipelet mon ami, je viens vous demander une mèche de vos cheveux pour Cabrion; c'est son idée, il y tient, il en veut.»
M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la tête et en se croisant les bras dans une attitude sculpturale.
—Vous comprenez, monsieur? C'est à moi, son ennemi mortel, à moi qu'il avait abreuvé d'outrages, qu'il venait impudemment demander une mèche de mes cheveux, une faveur que les dames refusent même quelquefois à leur bien-aimé!
—Encore si ce Cabrion avait été bon locataire comme M. Germain! reprit Rodolphe avec un sang-froid imperturbable.