—Mais le travail du père, s'il est laborieux?
—S'il est laborieux! C'est un homme qui de sa vie n'a été bu; c'est rangé, c'est doux comme un Jésus; ça ne demanderait au bon Dieu pour toute récompense que de faire durer les jours quarante-huit heures, pour pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.
—Son travail lui rapporte donc bien peu!
—Il a été alité pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arriéré; sa femme s'est abîmé la santé en le soignant, et à cette heure elle est moribonde; c'est pendant ces trois mois qu'il a fallu vivre avec les douze francs de Louise, et avec ce qu'ils ont emprunté sur gages à la mère Burette, et aussi quelques écus que lui a prêtés la courtière en pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personnes! J'en reviens toujours là, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne parlons pas de ça, voilà notre dîner cuit, et, rien que de penser à leur mansarde, ça me tourne l'estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en débarrasser la maison. Quand je dis heureusement, ça n'est pas par méchanceté, au moins. Mais, puisqu'il faut qu'ils soient malheureux, ces pauvres Morel, et que nous n'y pouvons rien, autant qu'ils aillent être malheureux ailleurs. C'est un crève-cœur de moins.
—Mais, si on les chasse d'ici, où iront-ils?
—Dame! je ne sais pas, moi.
—Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?
—S'il n'était pas obligé de soigner sa mère, sa femme et les enfants, il gagnerait bien quatre à cinq francs, parce qu'il s'acharne; mais, comme il perd les trois quarts de son temps à faire le ménage, c'est au plus s'il gagne quarante sous.
—En effet, c'est bien peu. Pauvres gens!
—Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de pauvres gens, que, puisqu'on n'y peut rien, il faut bien s'en consoler, n'est-ce pas, Alfred? Mais, à propos de consoler, et le cassis, nous ne lui disons rien?