Rodolphe, libre de toute étiquette, s'occupant avec Murph de travaux agricoles proportionnés à son âge, vécut donc de la vie sobre, mâle et régulière des champs, ayant pour plaisirs et pour distractions des exercices violents, la lutte, le pugilat, l'équitation, la chasse.
Au milieu de l'air pur des prés, des bois et des montagnes, le jeune prince sembla se transformer, poussa vigoureux comme un jeune chêne; sa pâleur un peu maladive fit place aux brillantes couleurs de la santé: quoique toujours svelte et nerveux, il sortit victorieux des plus rudes fatigues; l'adresse, l'énergie, le courage suppléant à ce qui lui manquait de puissance musculaire, il put bientôt lutter avec avantage contre des jeunes gens beaucoup plus âgés que lui; il avait alors environ quinze ou seize ans.
Son éducation scientifique s'était nécessairement ressentie de la préférence donnée à l'éducation physique: Rodolphe savait fort peu de chose; mais le grand-duc pensait sagement que, pour demander beaucoup à l'esprit, il faut que l'esprit soit soutenu par une forte organisation physique; alors, quoique tardivement fécondées par l'instruction, les facultés intellectuelles offrent de prompts résultats.
Le bon Walter Murph n'était pas savant; il ne put donner à Rodolphe que quelques connaissances premières; mais personne mieux que lui ne pouvait inspirer à son élève la conscience de ce qui était juste, loyal, généreux; l'horreur de ce qui était bas, lâche, misérable.
Ces haines, ces admirations énergiques et salutaires s'enracinèrent pour toujours dans l'âme de Rodolphe; plus tard ces principes furent violemment ébranlés par les orages des passions, mais jamais ils ne furent arrachés de son cœur. La foudre frappe, sillonne et brise un arbre solidement et profondément planté, mais la sève bout toujours dans ses racines, mille verts rameaux rejaillissent bientôt de ce tronc qui paraissait desséché.
Murph donna donc à Rodolphe, si cela peut se dire, la santé du corps et celle de l'âme; il le rendit robuste, agile et hardi, sympathique à ce qui était bon et bien, antipathique à ce qui était méchant et mauvais.
Sa tâche ainsi admirablement remplie, le squire, appelé en Angleterre par de graves intérêts, quitta l'Allemagne pour quelque temps, au grand chagrin de Rodolphe, qui l'aimait tendrement.
Murph devait revenir se fixer définitivement à Gerolstein avec sa famille, lorsque quelques affaires fort importantes pour lui seraient terminées. Il espérait que son absence durerait au plus une année.
Rassuré sur la santé de son fils, le grand-duc songea sérieusement à l'instruction de cet enfant chéri.
Un certain abbé César Polidori, philosophe renommé, médecin distingué, historien érudit, savant versé dans l'étude des sciences exactes et physiques, fut chargé de cultiver, de féconder le sol riche mais vierge, si parfaitement préparé par Murph.