Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant:
—La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait; car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que j'ai eu tant de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard pouvait tant gêner mes projets... cette rivale sera perdue demain... Écoutez-moi, ceci est grave, Tom...
—Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.
—Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement, nous sommes seuls.
—Je vous écoute.
—Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un invincible éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là un mystère que j'ai voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le cœur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour naissant par des révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin d'aimer était éveillé chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles Robert, elle a été frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de son âme, l'élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intéressants; je lui recommandai d'être toujours mortellement triste, de ne procéder que par soupirs et par hélas! et avant toutes choses de parler peu. Il a suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, et surtout à son apparence de tristesse incurable, il s'est fait à peu près aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer que la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous, maintenant?
—Parfaitement; continuez.
—Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse; il glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premières déclarations qu'elle reçoit; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas; l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas assez d'amour pour oublier ses principes... À son insu, il existait toujours au fond de son cœur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles Robert... penchant beaucoup plus factice que réel, mais entretenu par son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré de son malheureux adorateur, se décida un jour à lui accorder ce rendez-vous si désiré.
—Vous avait-elle donc faite sa confidente?
—Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'eût gênée... Mais lui, ravi de bonheur ou plutôt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.