Rodolphe fut au désespoir; il avait sagement pensé qu'il fallait avant tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre victime; car alors la délation de Sarah, qu'il ne pouvait empêcher, passerait pour une indigne calomnie. Il était trop tard... Cette lettre infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.
Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre à coucher, meublée avec une élégante simplicité et seulement ornée d'une panoplie d'armes modernes et d'une étagère garnie de livres.
Le lit n'avait pas été défait, pourtant la courtepointe de soie pendait en lambeaux; une chaise et une petite table d'ébène à pieds tors étaient renversées près de la cheminée; ailleurs on voyait sur le tapis les débris d'un verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un flambeau à deux branches qui avait roulé au loin.
Ce désordre semblait causé par une lutte violente.
M. d'Harville avait trente ans environ, une figure mâle et caractérisée, d'une expression ordinairement agréable et douce, mais alors contractée, pâle, violacée; il portait ses habits de la veille; son cou était nu, son gilet ouvert; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et là de quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement bouclés, retombaient roides et emmêlés sur son front livide.
Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tête basse, le regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arrêta brusquement devant son foyer éteint, malgré la forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit sur le marbre de la cheminée cette lettre, qu'il relut, avec une dévorante attention, à la clarté blafarde de ce jour d'hiver:
«Demain à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n° 17, pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux époux!»
À mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épeler lettre par lettre ce funeste billet.
À ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.
Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une figure honnête et bonne.