—Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honnête, Rigolette; c'est une très-bonne ouvrière; maintenant elle gagne au moins vingt-cinq sous par jour; elle a un petit ménage à elle... Aussi je n'ai jamais osé la revoir. Enfin, à force de faire danser mon argent, il ne me restait plus que quarante-trois francs.

—Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec ça, dit le Chourineur.

—Ma foi! j'ai mieux fait que ça... J'avais pour blanchisseuse une femme appelée la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle était alors grosse à pleine ceinture, avec ça toujours les pieds et les mains dans l'eau à son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demandé à entrer à la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refusée, elle ne gagnait plus rien. La voilà près d'accoucher, n'ayant pas seulement de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme à Goubin, qui se cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on démolissait derrière l'Hôtel-Dieu.

—Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme à Goubin?

—Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'à la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme ça qu'elle avait rencontré la pauvre Lorraine, qui ne savait plus où donner de la tête, car elle s'attendait à accoucher d'un moment à l'autre... Voyant ça, la femme Goubin l'avait emmenée dans la cave où elle se cachait. C'était toujours un asile.

—Attends donc, attends donc, la femme à Goubin, c'est Helmina? dit le Chourineur.

—Oui, une brave fille, répondit la Goualeuse... une couturière qui avait travaillé pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce qu'elle a pu en donnant la moitié de sa cave, de sa paille et de son pain à la Lorraine, qui est accouchée d'un pauvre petit enfant; et pas seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant ça, la femme à Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent, et que je n'étais pas méchante; justement j'allais monter en milord [36] avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous faire mener à la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs, les arbres... les prés... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur de la Lorraine, je renvoie le milord, je cours à ma chambre prendre ce que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre ça sur le dos d'un commissionnaire, et je trotte à la cave avec la femme à Goubin... Ah! fallait voir comme elle était contente, la pauvre Lorraine! Nous l'avions veillée nous deux, Helmina; quand elle a pu se lever, je l'ai aidée du reste de mon argent jusqu'à ce qu'elle ait pu se remettre à son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas venir à bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien qu'elle veut s'acquitter comme ça! D'abord... si ça continue, je lui ôterai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.

—Et la femme à Goubin? demanda le Chourineur.

—Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.

—Non, quoi donc?