—Eh bien! sois honnête, ma fille, fais-en la farce... sois honnête dit le Chourineur.
—Honnête! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honnête! Les habits que je porte appartiennent à l'ogresse; je lui dois pour mon garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait arrêter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je m'acquitte...
En prononçant ces dernières et horribles paroles, la malheureuse ne put s'empêcher de frissonner.
—Alors reste comme tu es, et ne te compare plus à une campagnarde, dit le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu brilles dans la capitale, tandis que la laitière s'en va faire la bouillie à ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses lapins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du cabaret. En voilà une de ces destinées qui peut se vanter d'être... flatteuse!
—À boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie après un assez long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en écartant le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.
—De l'eau-de-vie! à la bonne heure! Voilà comme je t'aime, ma fille; t'es crâne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de la Goualeuse.
—C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise à boire... car ça étourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table après avoir bu avec autant de répugnance que de dégoût.
Rodolphe avait écouté ce récit d'une triste naïveté avec un intérêt croissant. La misère, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient perdu cette misérable jeune fille.